Affaire de famille


« Vous faites de la sérigraphie ? Nous aussi, on commence. » Kévin, Tom, Marie, Jonathan et Lucie ne le savent pas encore, mais ils viennent de rencontrer ceux avec qui ils ouvriront un atelier quelques années plus tard. Alors qu’ils arpentent les festivals, pack de sérigraphie sous le bras, les cinq jeunes graphistes d’Appelle Moi Papa sont bien loin de se douter que cette pratique, alors symbole d’underground, est en passe de revenir sur le devant de la scène.

La sérigraphie, un hasard ? Pas vraiment. Comme nombre de leurs confrères graphistes, les AMP souhaitent une alternative à un quotidien pas toujours stimulant, trop souvent éloigné de leurs réelles envies. Car oui, un graphiste aussi, ça « se fait chier » parfois, reconnaît Tom. « La sérigraphie, c’est vraiment pour se faire plaisir. On passe toutes nos journées devant un ordinateur, donc c’est un retour à la matière. C’est aussi le “plus” du collectif, ce qui nous différencie de l’agence de com au sens général ».

Au delà de l’aspect esthétique, c’est surtout le côté « hyper pratique et accessible » qui les a poussés à se lancer dans l’aventure de la sérigraphie lors de la création d’Appelle Moi Papa en 2010. Notions techniques ? Aucune, à part la théorie acquise en BTS. Mais Kévin aime beaucoup la musique et a cette culture du rock poster, et chacun des membres d’Appelle Moi Papa vous dira que le lien entre sérigraphie et scène musicale indépendante est évident. Particulièrement là où ils se trouvent, « à l’Ouest, où il y a un truc un peu alternatif ». A l’époque, la sérigraphie de concert, très répandue outre Atlantique, en est encore à ses balbutiements en France. « Quand on est arrivés, il y avait PAN!, les Loubards Pédés et Force Béton. Je crois que ce sont les 3 seuls qui existaient sur Nantes. Et puis nous on s’est retrouvés là au milieu, je ne sais pas trop pourquoi… » avoue Jonathan. Piliers du mouvement underground nantais, ces trois collectifs revendiquent une culture alternative à la culture marchande, une volonté de partage et d’expression artistique en tout genre. Dans un espace à l’abandon baptisé le Fouloir, les Loubards organisent des concerts, mais également des soirées cinéma ou des débats, toujours à prix libre. Car le Do It Yourself (DIY), c’est bien ça, au départ : un truc de gens fauchés qui pensent que la création ne se résume pas aux moyens. Et la sérigraphie, alors ? Idem, puisqu’elle offre la possibilité d’avoir « de beaux rendus avec très peu de moyens ».

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« Sans le vouloir, on était dans une tendance émergente »

Etre au bon endroit. Rencontrer les bonnes personnes. Se faire un nom. « Les trois premières années, on est beaucoup sortis de chez nous », se souvient Tom. « On n’allait pas faire des salons pour gagner de l’argent, par contre on avait une super vitrine et on rencontrait plein de monde par ce biais-là ». Lors d’une rencontre « par chance » avec les responsables du Stéréolux, le collectif saute sur l’occasion et demande l’accord pour imprimer des affiches de concerts. De là naît un partenariat avec la jeune et déjà emblématique salle de concert, qui charge également le collectif de la décoration des loges. « On avait le nom de tous les groupes. L’idée est donc venue de les contacter directement et de leur dire : “quand vous venez à Nantes, on peut vous faire un poster” ».  Selon Rémi Bascour, chargé de communication au Stéréolux, on est bien loin d’un coup du destin. « Ils démarchent beaucoup dans le secteur culturel, ce qui leur donne l’occasion de beaucoup expérimenter, beaucoup produire et donc de mettre leur créativité en marche ». Et malgré certains refus, ça marche. « Ça nous a permis, en plus des festivals auxquels on a participé, de nous affirmer dans le domaine musical », estime Tom. « On s’est ancrés dès le début dans ce secteur et on a ouvert après, plutôt que l’inverse. C’est pour ça qu’il y a des gens qui viennent nous chercher ».

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De cette démarche passionnée, le collectif a posé les bases d’une image forte. « Je pense que ça a donné une ligne directrice à notre projet tel qu’il est aujourd’hui », poursuit Tom. Dans leurs créations à l’esthétique bariolée et enfantine, aux influences diverses mais toujours très actuelles, rien ne pourrait prêter à confusion avec le travail d’autres collectifs. Et des collectifs, il y en a. En quelques années, la notion de DIY a bien évolué et, si le Fouloir a fermé, la pratique de la sérigraphie s’est incontestablement démocratisée au niveau national. A elle seule, la région nantaise compte désormais « une vingtaine de collectifs », ce que Jonathan explique par la richesse culturelle de la ville et la présence de plusieurs écoles de design. « Sans le vouloir, on était dans une tendance émergente », reconnaît-il.

SCOP Pantone

De plus en plus exposée, certains qualifient aujourd’hui la sérigraphie de phénomène de mode, tel qu’il en a toujours existé dans l’univers des arts graphiques. Alors pour l’activité underground, on repassera. Mais les valeurs sont toujours bien présentes dans l’univers du collectif, comme en témoigne le passage de statut associatif à celui de SCOP (société coopérative et participative). « C’est un système anticapitaliste, où l’outil de production appartient aux salariés » explique Tom. Cela permet de « ne pas se laisser avoir par le capital », ce qui colle bien à leurs valeurs, « en plus du côté gestion collective ». Dans le même mouvement, le jeune collectif décide de créer la Bonneterie, lieu de travail et de partage qui abrite aujourd’hui sept structures (associations, SCOP et entrepreneurs individuels). « On était proche de Parades, des anciens de PAN!, donc on s’est dit qu’on pouvait essayer de trouver un atelier ensemble ». Au delà des avantages financiers, Appelle Moi Papa avait besoin « d’un environnement de travail où il y a d’autres gens ». Il suffit de passer la porte de la cuisine commune, où l’on se réunit à l’heure du déjeuner autour de grandes tables de pique-nique, pour saisir l’esprit d’échange qui règne à la Bonneterie. « On aime bien l’idée de pérenniser les gens qui y sont », enchaîne Tom. « On a travaillé avec Barreau et Charbonnet, avec Parades… Pour arriver à créer quelque chose ensemble, il faut que les gens restent sur du long terme ». Quelques minutes plus tard, alors que les Papas se préparent à imprimer des affiches de The Dø dans l’atelier, un collègue-coloc fait irruption, une boîte de chocolats à la main en guise d’encouragement. Bon. Pour signer le bail, c’est par où ?

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Viviane Brunie et Mathilde Quéguiner