Liberté des Pressions


Street-artist par excellence et adepte de la sérigraphie, Pedro, membre du collectif 100 pression est une figure incontournable de la scène artistique nantaise. Rencontre.

17h58. À la tombée de la nuit. Rendez-vous au Chien Stupide, à Nantes. Il est là, en avance, clope au bec, demi à la main. Semblant discret, presque pudique à parler de lui-même, Pedro se confond avec la complexité de son bestiaire.

« Mon travail est une véritable célébration »

Son style est naïf et enfantin au croisement de Picasso et des comics. Un mélange entre le spray et l’acrylique. C’est d’un coup d’œil que l’on reconnaît les œuvres de Pedro. Gare de Chantenay, sur les bords de l’Erdre ou dans le quartier des olivettes, le street- artist du collectif 100 Pression s’illustre dans la ville. Coloriste dans l’âme, comme dans les art-déco, l’artiste aime les fréquences de couleurs qui dépeignent son petit théâtre. Il est le metteur en scène de « personnages animaux » racontant quelque chose de l’ordre de l’humain : l’amour et la mort. « On rigole de la mort en famille ». Des sujets romantiques et intemporels, des grandes lignes de vies démystifiées par son trait léger.

A la manière des fabulistes, par un style réaliste et figuratif, Pedro met en forme ses propres angoisses. La particularité de l’artiste se trouve dans son message… ou plutôt, son non-message. Pedro ne veut pas imposer sa vision. Chacun peut laisser libre court à son imagination : il n’y a pas d’interprétations prédéfinis « s’il y a un message politique dans mon travail, j’essaye de faire en sorte qu’il ne se voit pas ».

Une volonté marquée par une envie de partager la beauté des couleurs et des formes avec le plus grand nombre « mon travail est une véritable célébration ». Avec le monde animal, il célèbre cette vitalité en tant qu’être humain et bête.

Pedro est un artiste généreux. Tel un vandale, il laisse son empreinte sur les murs de la ville « je ne connais pas vraiment le off ».

18h24. Deuxième bière. Il retire son bonnet et allume sa quatrième cigarette. Indissociable de 100 Pression, il oriente la conversation vers le collectif.

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« C’est la différence de langage qui va produire une œuvre »

À la base du projet créé en 2003, le collectif c’est une aventure entre copains. Réunis autour d’une idée commune : diffuser la pratique collective et individuelle. Six styles, six forces de frappe : les artistes y sont indépendants et satellites.

Pedro, illustrateur de formation, est peut-être le moins graff de la bande. Son dada, c’est la peinture et le street art au croisement de plusieurs arts. La diversité semble essentielle à ses yeux. Il n’y a pas véritablement d’école pour apprendre à faire ce qu’il fait. Malgré un cursus classique, une apparition en fac d’histoire, Pedro s’est rapidement dirigé vers les arts. Baigné depuis l’enfance entre musique et peinture, un DEUG d’art en poche et un passage par l’atelier, Guist’hau Rollin, l’AGR, Pedro fait ses armes et rejoint le collectif. Adaptation rapide. Confrontation des égos.

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« Ce que j’aime dans le collectif, c’est la différence de langage qui va produire une œuvre et qui va complètement dépasser sa propre personne. Ça j’adore. Ce que j’aime moins, c’est tous les égos qui vont se mettre dedans, et tout le travail de préparation qui est fastidieux, c’est parfois une perte du temps bien que ça fasse parti du collectif. »

Le travail est variable pour chacun, « personnellement je ne fais que ça, si on veut être visible il faut bosser et tout faire pour ». Pour le collectif, tout est une question d’organisation, et de passion, le travail et la production suivent le rythme des projets et des demandes. Les commandes parfois colossales prennent du temps, mais permettent aux muralistes de « se faire de la thune » et pouvoir se concentrer sur des projets personnels en atelier.

18h53. Troisième bière. Le thermostat n’a pas grimpé. L’ambiance est chaleureuse. Pedro aborde, détendu, la sérigraphie et ses techniques de peinture.

Pedro ne superpose pas seulement les couches de couleurs, mais aussi les rencontres. Durant le KRAFT, festival de la sérigraphie à Nantes, ce qui lui importe est de partager ensemble une même passion. Pour la troisième édition, qui débute fin avril, c’est un marathon : 72 heures de sérigraphie avec plusieurs collectifs se relayant sans cesse. Pedro ironise : « on voulait faire un truc léger ».

Mais la sérigraphie n’est qu’une infime partie de son travail. L’artiste exploite tous les supports. Toiles, textiles, papiers, murs. C’est un street-artist avant tout. Le mur, la pierre, le granite, sa matière favorite. Il aime réfléchir les supports qui ont une histoire, une vie. Il superpose le récent sur l’ancien, fait de la récupération du passé.

Retour dans le présent, 19h14, Pedro reçoit un SMS de The Blind, autre membre du collectif, qui lui envoie une sérigraphie en cours. Il doit rejoindre ce dernier pour une soirée entre potes. Il crame sa dernière clope au Chien stupide. À bientôt Pedro.

Caroline Jean, Lara Martinez et Sarah Gicquiaud